Adam et Eve: faut-il comprendre le récit de la Genèse de manière littéraire ou historique? (Episode 100)

Dans l'épisode 100, Florent Varak et Guillaume Bourin parlent de l'histoire de l'interprétation des premiers chapitres de la Génèse. Quelles sont les différentes positions? Pourquoi est-ce important de se positionner?

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Transcription :

« Cette transcription vous est proposée par les bénévoles de Toutpoursagloire.com. Nous cherchons à garder le style oral des épisodes pour ne pas déformer les propos des intervenants. De même, nous rappelons que ces transcriptions sont une aide mais que les paroles de l’auteur (poadcast et vidéo) restent la référence. Cependant, n’hésitez pas à nous signaler toutes erreurs ou incohérences dans cette transcription. Vous pouvez aussi en savoir plus ici pour rejoindre notre équipe de transcripteurs. Merci d’avance. »

F.V – Bonjour, nous sommes sur une série de podcast dédiés à la question d’Adam et Eve, suite aux nombreuses questions que j’ai reçu sur toutpoursagloire.com. Je suis reconnaissant pour la présence de mon ami Guillaume Bourrin

G.B – Bonjour !

F.V – de Leboncombat.fr

G.B – Voila

F.V – Et le voici qui va parler dans ce deuxième podcast dédié à cette question, sur la manière dont il faut lire Genèse chapitre 1 à 3. Manifestement, la compréhension de la structure littéraire et de la manière de la lire pèsent sur l’interprétation d’Adam et Eve. Dis-nous quelles sont les différentes manières dont le livre de la Genèse a été lu.

G.B – Ce que je te propose c’est qu’avant qu’on rentre dans ces différentes manières, on fasse un bref survol historique. Vraiment bref, ça ne va pas faire justice à l’histoire de l’interprétation de Genèse  1 :3 ou de Genèse 1 :11 mais qu’on regarde un petit peu comment ça a été compris à travers les siècles. C’est les grandes étapes.

F.V – Très bien, excellent !

G.B – Je veux juste retracer les grandes étapes. Déjà, mentionnons la position traditionnelle qui est encore tenue aujourd’hui par, à mon avis, la plupart des chrétiens évangéliques. L’opinion traditionnelle c’est que Moïse serait l’auteur unique inspiré de Dieu, qui verrait le texte biblique comme une espèce de recueil, de textes mis à parts, distincts de tous autres textes. Ces textes bibliques ne font pas l’objet d’analyse critique comme on pourrait le faire de texte extra biblique, donc on pouvait éventuellement douter de l’historicité ou considérer certains textes comme légendaires quand ils n’étaient pas dans la Bible. Mais pour la Bible, ils ont été inspirés, elle était vraie, et à part quelques exceptions dans l’histoire, tout le monde voit la Bible comme un texte inspiré de Dieu, des paroles de Dieu directement révélées à l’humanité et donc par conséquent, Moïse est vu comme l’auteur de l’ensemble du Pentateuque, parfois même jusqu’à des sections relatant sa propre mort, où il en aurait été divinement inspiré par avance. Ça fait quand même flipper quand on te révèle ta propre mort, et puis que tu dois l’écrire toi-même dans un Livre, il faut quand même le dire. Mais voilà, toute forme de critique est malvenue et condamnée, selon cette opinion entre guillemets « traditionnelle ». J’entends que le terme est galvaudé, mais voilà.

F.V – OK : donc ça c’est la première lecture : Moïse écrit, rédige et notamment Genèse chapitre 1 à 3

G.B – C’est une manière générale d’aborder la Bible, la manière traditionnelle, avant la période qu’on pourrait appeler la période critique

F.V – D’accord, c’est-à-dire qu’il y a d’autres manières de lire le texte qui sont nées après avec la période critique ?

G.B – On peut dire ça, qu’elles sont nées après. Elles ont surtout été très influentes et majoritaires ensuite. J’allais citer un premier personnage, qui à mon avis, a été déterminant dans la formation de l’hypothèse critique c’est Baruch Spinoza : philosophe bien connu, panthéiste…

F.V – Quel siècle ?

G.B – Dix-septième…Qui était en rupture avec la pensée de son temps, et surtout avec son héritage juif traditionnel. Il avait une capacité à rejeter son héritage assez prononcée. Lui, il va proposer un système de pensée qui franchement est innovant à bien des égards. Par exemple, il est l’un des premiers à traiter le texte biblique comme n’importe quel autre texte. Il avait été précédé par des penseurs comme Thomas Hobbes ou Isaac Lapeyrère

F.V – Isaac Lapeyrère qui d’ailleurs va postuler de l’existence de race pré-adamique

G.B – Voilà, absolument : ça fait partie des penseurs que tu mentionnais implicitement dans ton précédent épisode où tu avais la parole. Mais en fait, Monsieur Spinoza va être très direct dans sa manière d’exprimer cette réalité. Pour son temps c’était une innovation en quelque sorte. Il va le clamer publiquement, et pour lui la Bible, c’est juste le produit de l’histoire humaine, et par conséquent, si c’est le produit de l’histoire humaine, et bien la Bible doit être lue à la lumière de l’histoire naturelle. Donc, la Bible parle de moralité, mais seule la philosophie traite avec la notion de vérité. En conséquence, la lumière naturelle de la raison est la seule règle interprétative, la seule lunette viable par laquelle les écritures doivent être lues. Alors du coup, Spinoza qui était d’inspiration cartésienne, va rejeter les miracles et plus généralement, toute activité surnaturelle. Vous pensez bien que, quand on a ce style de présupposés, on ne va plus lire le récit de la création de la même manière.

F.V – Donc il va rejeter cet élément surnaturel de la création, n’est-ce pas ?

G.B – Absolument; pour lui il y a aucun élément surnaturel et il faut lire le texte de manière critique comme on le ferait avec n’importe quel autre texte. La Bible, le texte biblique devient un texte comme les autres. Tout simplement.

F.V – Oui, mais Spinoza, ce n’est pas l’influence évangélique, ça ?

G.B – Spinoza n’est pas l’influence évangélique, mais quand même, la pensée de Spinoza va jouer un rôle déterminant dans les formulations critiques du dix-huitième et du dix-neuvième qui vont nous impacter nous aussi aujourd’hui.

F.V – D’accord

G.B – Et l’intérêt de nombre de spécialistes de la période 18e – 19e va se focaliser sur une recherche, il faut le dire franchement “quasi-eldoradesque” des sources de la Genèse. On cite souvent Julius Wellhausen, qui est le plus connu d’entre eux, et la formulation de ce qu’on appelle aujourd’hui “la théorie documentaire” nous est parvenue. C’est une théorie selon laquelle la forme finale du Pentateuque (donc les cinq livres du commencement, parfois on parle même de l’hexateuque pour tout vous dire) serait en fait post-exilique. Tout aurait été rédigé, compilé, mis ensemble après l’exil, au retour d’exil.

F.V – Tu me donne un siècle pour l’exil ?

G.B – cinquième siècle environ, avant Jésus-Christ bien sûr.

F.V – Par rapport à la lecture traditionnelle de Moïse ?

G.B – Et bien, on est sur un décalage de presque 1200 ans, si vous voyez ce que je veux dire. Donc ça change tout, c’est énorme. Donc, l’influence de Wellhausen est encore aujourd’hui majeure parmi la plupart des spécialistes de l’ancien testament, y compris évangélique. J’ai fait un Master en recherche de l’ancien testament. Dans les groupes de lecture, le premier texte qu’on a à lire, c’est Julius Wellhausen. On lit Wellhausen de manière critique, je vais vous dire très franchement, je ne suis pas sorti indemne de la lecture de Julius Wellhausen. J’étais troublé par beaucoup d’arguments qu’il balance en faveur d’une “deshistoricité” de la Genèse. Donc pour lui Genèse 1.11 ce n’est pas une composition unifiée; c’est plutôt une proposition atomisée en plusieurs sources, qui sont collectées et qui sont rassemblées par un éditeur plus tardif après l’exil, pour constituer en quelque sorte une histoire à Israël.

F.V – …La justification de l’existence d’Israël

G.B – Justifier l’existence d’Israël. Alors on pourrait donc rentrer dans plein de détails… qui était Julius Wellhausen : un allemand à un siècle précis… vous voyez, ça justifie un petit peu cette reconstruction. Néanmoins, il utilise des arguments qui sont extrêmement troublants et sur lesquels beaucoup vont être influencés.

F.V – Qu’est-ce que ça impacte dans la lecture de Genèse  un à trois, cette position ?

G.B – Aujourd’hui si tu veux, dans Genèse 1 à 3, on adopte un certain nombre de présupposés, notamment, par exemple dans le fait qu’il y aurait 2 récits de la création qui seraient juxtaposés. Le premier qui irait de Genèse 1.1 à Genèse 2.4, et le deuxième qui commencerait à Genèse 2.5 et qui mettrait ces 2 récits de la création en parallèle. Comme s’ils étaient un peu contradictoires, comme s’ils se complétaient l’un et l’autre, comme  s’ils n’étaient pas en fait le fruit d’un même auteur et d’un même compilateur. Voilà un peu comment l’influence de Wellhausen et de ceux qui sont passés après lui se fait sentir sur le texte de Genèse 1 – 3.

Après ces dernières années il faut comprendre que le débat sur les critiques des sources, les sources de la Genèse a été extrêmement éreintant pour la plupart des spécialistes, et aujourd’hui les spécialistes de l’ancien testament se rendent compte qu’un consensus sur le sujet est presque impossible à atteindre, et ils s’intéressent davantage à la forme finale du livre. On parle plutôt de forme canonique. Ça devient extrêmement intéressant, puisque finalement on en revient en fait à la base : il y a une composition unifiée, qu’est-ce qu’elle voulait dire ? En fait, les conclusions de Welhausen ne vont pas forcément renier les conclusions des théories sur les sources de la Genèse, mais elles s’intéressent davantage aux messages de la forme finale du livre, et surtout à la manière de la communauté de foi initiale. Les premiers destinataires de cette forme finale l’ont reçu.

F.V – Alors là, ça nous rejoint dans notre intérêt, puisque ce qui nous intéresse nous, c’est de comprendre le texte tel qu’il était compris pour les destinataires du début, et tel qu’il peut être compris aujourd’hui pour nous.

G.B – Ce qu’il faut comprendre quand même, c’est qu’il va y avoir une divergence entre ceux qui vont aborder ce qu’on appelle l’approche canonique : ils vont regarder la forme finale du texte. Mais s’ils adhèrent aux conclusions de la critique des sources, ce qui est pour la plupart des spécialistes de l’ancien testament le cas; la première Communauté de foi se situe pour eux après l’exil. Or si on regarde l’aspect traditionnel…

F.V – …ce n’est pas les mêmes destinataires.

G.B – C’est pas les mêmes destinataires ! Ca change quand même tout, mais c’est quand même intéressant de considérer à nouveau Genèse, et notamment Genèse 1 à 3 ou Genèse 1 à 11, comme une composition unifiée.

F.V – Justement, comment va-t-on considérer ces compositions ? Quelles vont être un peu les positions que l’on peut tirer de cette analyse de texte ?

G.B – Ils vont se poser des questions du style… ils ne vont plus se poser la question « quelles sont les sources à la base de la réalisation de Genèse 1 à 11 » mais plutôt « quel en est le message ». Et je veux dire, moi je me réjouis de cet accent sur la forme canonique du livre et sur sa réception par ses premiers destinataires, parce qu’au final, c’est la question à laquelle on cherche à répondre dans toute cette série de podcast. Qu’est-ce que les lecteurs, les premiers lecteurs de la Genèse pensaient de ce texte ? Comment le lisaient-t-ils ? Et on va voir qu’il y a de grandes approches qui peuvent se valoir sur ce sujet-là.

F.V – Alors justement quelles sont ces deux grandes approches ? Comment est-ce que tu peux synthétiser les kyrielles de positions, pas toujours homogènes qui existent, que l’on lit dans les commentaires ?

G.B – Tu fais bien de parler de kyrielles de position, parce que si on devait toutes les résumer ici, on aurait besoin d’une série de centaine de podcast à peu près ! Ce n’est pas le but, mais on pourrait les regrouper en deux principaux camps. Une position qu’on pourrait appeler la lecture littérale ou plutôt… moi j’aime pas trop la lecture littérale, parce qu’on passe pour des affreux littéralistes qui seraient prêts à se couper la main ou à s’arracher l’œil à la lecture du sermon sur la montagne. Bien évidemment, on reconnaît les figures de style dans une lecture littérale mais on y voit, en Genèse 1- 11 notamment, une section narrative qui décrit des faits historiques. Ce qui implique bien sur un certain déroulement chronologique…

F.V – Lecture narrative finalement.

G.B – Voilà, plutôt lecture narrative. Plutôt narrative que littérale. Un certain déroulement chronologique et la présence d’indications formelles et exploitables sur l’origine de l’humanité. Voilà ce qu’implique une lecture historique ou littérale. D’accord ? Puis de l’autre côté du spectre, tu as ceux qui croient une lecture plutôt littéraire. Genèse 1- 11 en particulier Genèse 1, Genèse 2, doivent être lus avant tout comme une composition littéraire. Ce n’est pas de l’histoire à proprement parler, même si ces passages font écho à des faits historiques. Je vais encore citer cette phrase d’Henri Blocher bien connue « le but n’est pas de savoir si nous avons un récit historique de la chute, mais si nous avons le récit d’une chute historique ». Vous voyez, le placement du mot historique fait toute la différence. En fait, selon les tenants de la lecture littéraire, on pourrait rapprocher ce texte de sections davantage poétiques, voir même paraboliques en certains cas. L’exemple, c’est Henri Blocher dont on a parlé dans le précédent épisode qui défend la théorie du cadre, et qui note qu’il existe deux sections principales en Genèse 1 – 3, donc celle que je mentionnais tout à l’heure. La première section est composée d’un cadre littéraire qui utilise les jours de la semaine qui sont symétriques les uns aux autres, et on ne peut pas les comprendre littéralement. La deuxième section est-elle aussi divisée en 7 paragraphes symétriquement disposés, une autre variation de ce cadre.

Du coup, nous avons 2 cadres littéraires qui se répondent l’un à l’autre, et le tout forme une composition qui ne peut pas être lue comme de l’histoire simple et directe. Pour Blocher, cette maîtrise géométrique de l’auteur laisse à penser que son souci de la chronologie, comprenez par-là son souci de l’histoire, a été éclipsé par d’autres considérations. Ce n’est pas un récit historique, c’est juste un cadre littéraire. Voilà en gros les deux positions.

F.V – Est-ce que… il faut se positionner j’imagine, parce que sinon… comment on peut se positionner face à ces lectures différentes ? ou, est-ce que c’est une nécessité de le faire ?

G.B – Je pense que c’est une nécessité de le faire, parce que c’est-à-dire, que c’est quand même deux options qui s’opposent mutuellement. En fait, la question c’est : comment on peut lire les premiers chapitres de la Genèse? Soit on est dans un camp, soit on est dans l’autre. On ne peut pas être au milieu.

F.V – d’accord

G.B – Les observations de gens comme Blocher ou d’autres défenseurs de l’approche littéraire sont souvent fondées. On le disait dans un précédent podcast, souvent on est d’accord avec leurs observations, mais avec leurs conclusions, on a plus de mal vous voyez… A titre personnel j’accepte sans réserve la plupart des observations qu’il fait dans son livre “Révélation des origines”. Ce qu’il constate sur le texte, je le constate aussi.

F.V – D’ailleurs une petite parenthèse,”Révélation des origines” offre des pépites sur la compréhension sur le texte qui donne une lecture extraordinaire, je trouve, de la Genèse

G.B – Oui et puis alors, il faut quand même qu’on accepte de prendre une certaine distance par rapport au texte et nul doute que les premiers lecteurs de la Genèse presque instantanément, intuitivement, ils pouvaient déceler des figures de style que nous on ne voit pas, parce qu’on n’est pas dans leur époque. Nous ne sommes pas proches de leur milieu en quelque sorte, et surtout on ne maîtrise pas la langue hébraïque comme eux pour qui c’était courant en fait.

F.V – Bien sûr !

G.B – Mais les présupposés et surtout les conclusions de Blocher, là j’ai plus de mal. Et je pense que c’est comme une machine à broyer la viande hachée. C’est quand vous mettez un steak dedans, et que ça ressort en viande hachée, tout dépend de ce avec quoi vous alimentez la machine. Alors la machine, c’est un petit peu les observations que fait Henri Blocher, mais ce qu’il met dans la machine, c’est là où on va avoir quelques divergences je pense. Pour Blocher, il y a une opposition entre une lecture historique et une lecture littéraire. Faire coïncider les deux c’est être inconséquent. Il critique notamment Young qui est un spécialiste évangélique. Young pense que Genèse 1, c’est de l’histoire simple et directe, mais il reconnaît en même temps que le chapitre est écrit dans un langage exalté et semi poétique. Pour Blocher, ça c’est pas possible. Les premiers lecteurs devaient instantanément déceler la mixité du récit, et on aurait tort de lire complètement symboliquement ou complètement littéralement cette section. En fait pour lui, cette section est semblable aux fresques allégoriques qui sont dépeintes dans des écrits prophétiques comme celui d’Ezéchiel ou dans les paraboles de Jésus, par exemple. Je pense à celle des vignerons qui retrace tout un pan de l’histoire de manière parabolique. En quelque sorte on pourrait résumer sa position, Blocher, comme plus récemment Matthieu Richelle, pensent qu’on a à faire à des paraboles historiques.

F.V – Justement, si on a affaire à des paraboles historiques, évidemment ça minimise l’impact de la réalité de ce qui est dit en Genèse chapitre 2 et 3, encore faut-il que l’on définisse ce qu’est réalité, et moi j’aimerais que tu me dises un peu quels sont les problèmes que tu vois dans cette approche, parce que je connais ta position et tu es plutôt dans une lecture narrative, historique..

G.B –  Narrative, historique, littérale appelez ça comme vous voulez. Mon principal problème, c’est cette opposition que Blocher introduit entre données historiques et figures stylistiques. C’est quelque chose qu’en lecteur de l’ancien testament j’ai vraiment du mal à intégrer. Pour moi, c’est un non-sens de considérer que les lecteurs de la forme canonique du Pentateuque en venaient à opposer des figures de style hautement littéraires avec un fondement d’un récit littéral. Le reste du Pentateuque contient des sections dont la structure littéraire rappelle celle de Genèse 1 et 2

F.V – Tu as des exemples ?

G.B – Oui j’en ai plusieurs, et ce qui me frappe, c’est : si vous prenez les conclusions d’Henri Blocher, c’est qu’il ne doute pas de leur caractère narratif, de ces sections-là, et de leur caractère même littéral. Un exemple tout bête : les 10 plaies d’Égypte. Elles sont agencées en trois groupes de trois, avec la dernière qui fait fonction d’apogée un peu comme le point d’orgues de ces plaies. Et le cycle littéraire, il est notable. Là je vous cite Vincent M.T qui a écrit 4 articles pour nous sur le Bon Combat sur les plaies d’Égypte. Il dit que pour la première plaie de chaque série, Moise va au-devant de pharaon à l’heure de son bain matinal dans le Nil. Ça se retrouve à chaque fois, à chaque début de la série de trois. Cet acte public devant le pharaon et le fleuve sacré, ça a une portée symbolique extrêmement forte qu’il va commenter dans ses articles.

Et puis, pour la seconde plaie de chaque série, Dieu dit à Moïse « va chez le pharaon » donc on a affaire à un entretien privé. Et enfin, pour la troisième plaie de chaque série, aucun avertissement n’est donné. 3 fois cela arrive, à chaque fois la première, la deuxième et la troisième plaie sont agencées de la même manière. C’est un travail littéraire in-man-quable. Autre exemple…

F.V – Donc ce que tu es en train de dire, c’est que, s’il y a un schéma littéraire, ça ne veut pas pour autant dire que ce n’est pas descriptif d’une réalité, d’un développement, d’un événement ?

G.B – Absolument. Je veux dire, qu’on aurait tort de douter que, dans une section narrative comme l’exode, une section aussi importante présentée comme de la narration n’en serait pas, parce que on a un schéma littéraire de ce type. D’ailleurs, il y en a d’autres dans l’exode, mais celui-ci est vraiment marquant.

F.V – Et tu as d’autres exemples ?

G.B – Oui. Revenons dans la Genèse par exemple. Vous avez certains récits qui sont mis en parallèle au point même d’user de similarités verbales. Donc, on reprend des mots d’un récit précédent. Par exemple, le récit dans lequel un patriarche fait passer sa femme pour sa sœur. On a l’exemple d’Abraham dans Genèse 12 et il est mis en parallèle avec d’autres récits. Vous regarderez Genèse 20-1 à 18, Genèse 26-1 à 11, ce sont les mêmes termes qui sont employés, les histoires sont similaires.

D’ailleurs, les commentateurs critiques qui doutent de l’historicité de ces récits, pensent que c’est un même récit qui a été réutilisé plusieurs fois. C’est pour vous dire : des conclusions de ce type, où peuvent-elles nous conduire ?

 Et puis Jacob par exemple, qui est patriarche fait, croire à son père Isaac qu’il est le frère aîné. C’est une histoire qui rappelle dans les termes utilisés et dans la structure des récits, comment le beau-père de Jacob le trompe en lui donnant pour épouse la fille aînée à la place de la cadette. On dirait que les structures littéraires sont agencées de manière à se faire écho.

Et puis alors, vous avez est un exemple qui à mon avis, est encore plus impressionnant. Peut-être même plus marqué que celle de Genèse 13 de mon point de vue, c’est l’histoire de Balaam qu’on retrouve dans Nombres 22.

Vous avez cette idée de relief géographique qui s’adapte parfaitement à la progression du récit, puisque les 3 endroits où Balam rencontre l’ange, ça devient de plus en plus étroit, et puis quand la colère de Balaam s’enflamme, elle s’enflamme au même moment que celle de Dieu, avec les mêmes termes; de la même manière, Balaam frappe l’ânesse contrairement au Seigneur qui ne l’avait pas frappé lui, il accuse l’ânesse bavarde de l’avoir fait passer pour un pour un imbécile, en regrettant de ne pas avoir eu d’épée à portée de main, alors que l’ange avait une épée pour le tuer, et puis le moment où les yeux de Balaam s’ouvrent, c’est exactement celui où l’ânesse ouvre la bouche, les termes sont les mêmes. Mis en parallèle, tout cela nous laisse à penser qu’on a ici encore une construction littéraire qui est utilisé pour décrire une narration, et des faits qui sont historiques.

F.V – Donc la conclusion que tu en tires, c’est que le fait qu’un récit historique soit structuré n’est pas nécessairement problématique pour en déduire une réalité événementielle

G.B – Absolument, et j’irais même plus loin si je devais accepter la méthodologie et les conclusions d’Henri Blocher sur Genèse 1-3 ou se jette sur Genèse 1 – 11, pourquoi je est-ce que je ne devrais pas appliquer cela aux autres récits de la Genèse, de l’exode, et du reste du Pentateuque, comme ceux que je viens de citer ? Si je le faisais, j’arriverais à des conclusions qu’Henri Blocher rejetterait sans réserve en bon évangélique.

F.V – Oui, parce qu’il est absolument attaché à la notion d’inhérence, et il n’a aucun doute sur la véracité de l’écriture

G.B – Il n’a aucun doute sur l’historicité d’Abraham, sur l’historicité de gens comme Moïse et donc sur les récits que je viens de décrire. Alors la question : est-ce que l’auteur de Genèse 1 à 11 obéit à des conventions littéraires, ou bien, cher Florent, est-ce l’histoire qui elle-même obéit à des conventions ?

Si Dieu est l’auteur de l’histoire (et nous pensons qu’il est l’auteur de l’histoire) en quoi est-ce que cela serait étonnant ? Pourquoi, dès lors un procédé littéraire de ce style ne pourrait pas  cadrer avec la description d’un Dieu tout-puissant qui est lui-même en train de créer, que dis-je, d’écrire l’histoire.

Peter Williams dit « cela serait-il si difficile à croire pour un chrétien qui accepte que Christ ne soit pas mort n’importe quel jour, mais le jour même où on commémorait la sortie d’Égypte du peuple, où chaque israélite tuait un agneau ? Comme par hasard, il est mort ce jour-là. Est-ce qu’il aurait fait exprès ? Est-ce une construction littéraire de quelqu’un qui nous raconte une légende ? ou bien est-ce vrai, parce que justement, Dieu écrit l’histoire et l’histoire biblique relate Dieu qui écrit l’histoire. ».

F.V – J’avoue que c’est vraiment la cerise sur le gâteau la citation de Williams ! Merci beaucoup pour cette réflexion, ce survol de la manière de regarder le texte de Genèse.

Manifestement, c’est une question et une réflexion qui est vaste avec des avis très différents, mais ça permet de donner un cadre à la manière dont nous lisons le récit de Genèse, et nous allons pouvoir enchaîner sur d’autres considérations par rapport à l’historicité d’Adam et Ève. Merci Guillaume.

G.B – merci à toi !

Florent Varak

Florent Varak est pasteur, auteur de plusieurs livres , conférencier, professeur d'homilétique à l'Institut biblique de Genève, enseignant à l'Ecole biblique de Lyon et nouveau directeur international du développement des églises évangéliques des Frères (Encompass).

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