Les dénominations chrétiennes et les églises karpotiennes (2/2)

Dans un précédant article, nous avons évoqué les noms des grandes dénominations de la chrétienté. Aujourd’hui, je me penche brièvement sur les noms des Églises Évangéliques principales et leur sens. Ah oui, et on résoudra le mystère karpotien du titre !

On entend souvent dire que les Églises Évangéliques ont tellement de noms qu’elles forment une nébuleuse désunie difficilement identifiable. C’est en partie vrai, mais c’est aussi leur force et l’expression d’une formidable influence de l’Esprit. Malgré des origines historiques indépendantes et un fonctionnement indépendant de toute relation hiérarchique, ces Eglises partagent l’essentiel de leur doctrine et de leurs pratiques. Quel révélateur d’une unité vitale et organique !

Voir ce premier article pour la discussion des termes catholique, orthodoxe, protestant…

Évangélique (rappel)

Les évangéliques sont un développement concomitant et postérieur de la Réforme (avec au début les anabaptistes, (litt. « deuxième baptême ») quolibet qui désigne ceux qui se faisaient baptiser en tant qu’adulte après leur conversion. Comme ils avaient déjà été baptisés enfants, en tant que Catholiques ou Protestants, on les désignait par cette pratique du baptême. Le tronc commun de la compréhension évangélique est défini par le CNEF :

  • Le caractère normatif de la Bible : pour la foi évangélique, la Bible est la Parole de Dieu. Révélée aux auteurs humains par le Saint-Esprit, elle fait autorité pour la vie et la foi du croyant. C’est pourquoi elle est considérée comme normative sur les plans théologique et pratique.
  • L’importance d’une conversion personnelle : pour la foi évangélique, on ne naît pas chrétien, on le devient par choix personnel et engagement individuel. On parle alors de conversion individuelle et délibérée à Jésus-Christ ou encore de nouvelle naissance par référence à une parole de Jésus (La Bible : Évangile selon Jean, chapitre 3, versets 3 et 7). C’est ce qui explique l’importance généralement accordée au baptême des croyants (par opposition au baptême des enfants), administré seulement à des personnes en âge d’exprimer publiquement leur foi.
  • L’universalité du message de l’Évangile : pour les chrétiens évangéliques, celui-ci concerne tous les hommes. Ils estiment de leur responsabilité de le faire connaître autour d’eux, tout en respectant la liberté de chacun. Leur souhait est que tous aient l’occasion d’entendre le message de l’Évangile et puissent choisir en toute connaissance de cause d’accueillir ou de refuser le salut offert en Jésus-Christ. Désireux d’obéir à l’ordre du Christ de « faire de toutes les nations des disciples » (La Bible : Évangile de Matthieu, chapitre 28, verset 19), les évangéliques consacrent beaucoup de temps et de moyens à répandre l’Évangile autour d’eux et à travers le monde.[1]

J’ajoute une valeur fréquente à ce triptyque, l’autonomie de l’Église locale. Il y a rarement de structures hiérarchiques au-dessus d’une Église locale (comme c’est le cas de l’Église presbytérienne par exemple), même si le groupement en fédérations permet une influence bienfaisante qui limite la dérive sectaire (heureusement rare, mais possible).

Évangélique… et … ?

Puisque chaque Église est autonome, elles portent des noms différents. L’essentiel de la doctrine est similaire. Mais les Églises évangéliques ont associé à leurs noms un élément identitaire qu’elles voulaient mettre en avant.

Les Moraves sont ainsi désignés en raison de l’origine géographique de leur mouvement. Les Baptistes soulignent que leurs membres sont des confessants, des individus baptisés sur une confession de foi personnelle. Les Frères veulent souligner l’unique prêtrise de Christ, et la collégialité de l’Église et des instances dirigeantes. Les Charismatiques mettent en avant la présence et la pratique de tous les dons spirituels, notamment des dons miraculeux (langues, guérisons, etc). Parfois elles portent le nom de leur fondateur, comme dans le cas des Mennonites, qui tirent leur nom de Menno Simons. Parfois le nom reflète la spiritualité : l’Église Méthodiste renvoie à la régularité et à la rigueur des pratiques de John Wesley. Ailleurs, le mot rappelle une origine historique – les Églises Libres sont nées de la séparation de l’Église Réformée qui ne voulait pas imposer une confession de foi aux membres. Nous pourrions multiplier les exemples.

Quelques détails supplémentaires sont disponibles ici.

Et… Évangélique karpotienne ?!

Je sais, ça ne veut rien dire en français ! Mais si je pouvais, j’inventerais ce mot, et je l’associerais à notre nom d’église. Il vient du grec karpos, fruit. Et voilà pourquoi il me plaît.

J’ai observé qu’on peut se vanter de la piété d’un fondateur sans la vivre personnellement. On peut revendiquer une qualité essentielle d’une Église au mépris du reste de l’Écriture. On peut mimer un don. On peut enseigner la pratique de quelques dons. J’ai moi-même formé des évangélistes, des prédicateurs[2]. C’est relativement facile quand l’étudiant est motivé et qu’il s’applique. Et on peut extraire de belles performances. Mais cela n’émerge pas toujours dans le terreau d’une vie imprégnée de l’Esprit.

A l’inverse, il est très difficile d’apprendre aux autres à aimer, tant l’amour est étranger à notre état naturel. Bien sûr, nous savons donner de bonnes choses à nos enfants (Lc 11.13), et saluer nos frères (Mt 5.47). Heureusement, la grâce générale de Dieu permet qu’un peu d’amour s’exprime dans la société, même si cela va progressivement diminuer (Mt 24.12). Mais l’amour du prochain, celui que Christ me demande, s’oppose de façon frontale à mon égoïsme. Et en cela, la présence de l’amour ne triche pas. C’est le révélateur de maturité (Observez comment Jean en parle en 1 Jn 4.12 et comment Pierre le place au sommet du processus de sanctification en 2 P 1.5-7).

C’est ici que nous retrouvons le karpos (le fruit) de l’Esprit :

19 Or, les œuvres de la chair sont évidentes, c’est-à-dire inconduite, impureté, débauche, 20 idolâtrie, magie, hostilités, discorde, jalousie, fureurs, rivalités, divisions, partis-pris, 21 envie, ivrognerie, orgies, et choses semblables. Je vous préviens comme je l’ai déjà fait : ceux qui se livrent à de telles pratiques n’hériteront pas du royaume de Dieu. 22 Mais le fruit de l’Esprit est : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur, maîtrise de soi ; 23 la loi n’est pas contre de telles choses. 24 Ceux qui sont au Christ-Jésus ont crucifié la chair avec ses passions et ses désirs. 25 Si nous vivons par l’Esprit, marchons aussi par l’Esprit (Galates 5.19–25)

Voilà l’expression même de l’œuvre de l’Esprit. J’aimerais que ce soit la marque de fabrique de notre attachement à Dieu. Que nous formions un rassemblement où chacun vivrait une telle communion à l’Esprit que nous soyons caractérisés par la ressemblance à Christ plutôt que par la performance au ministère.

  1. L’orientation singulière. Le fruit est en contraste avec l’agitation de la chair (dont les œuvres sont énumérées aux versets 19-21 ). Un chemin unique, intégré, qui ne se disperse pas. C’est comme si l’amour était central, et quand il est là, il déborde en joie, paix, etc.
  2. L’Esprit à la racine. Il suffit d’un court embouteillage pour que mon cœur retombe dans l’impatience ou la colère – le pire, c’est que c’est là le moindre de mes péchés. La chair reprend vite le dessus. Je dois exprimer ma dépendance à Dieu, et le laisser, par la foi,[3] modeler mon cœur en demeurant conscient que mes réactions vont vers la chair ou vers l’amour.
  3. La démonstration du salut. C’est là que se mesure la réalité de la foi, parce que l’amour et ses manifestations révèlent cette capacité surnaturelle à dépasser les réactions malsaines qui nous sont naturelles.
  4. Le focus sur autrui. Le fruit se cueille à la fin d’un processus, quand la fleur est tombée. L’arbre le produit pour la jouissance d’autrui. Ce sont les autres qui peuvent goûter au fruit de nos vies.
  5. L’antidote le plus puissant au péché. Jésus comme Paul rappellent combien la loi de l’AT vise le développement de l’amour. Aimer Dieu, aimer mon prochain, m’éloignent puissamment de ce que ma chair me pousse à faire.
  6. La vie quotidienne. Ces qualités se vivent au quotidien. Elles n’ont rien de spectaculaire. Ce sont des attitudes, des réactions, des postures que je dois cultiver, consciemment, en me souvenant que l’Esprit me pousse et m’équipe à cela.
  7. La ressemblance à Christ. Ces qualités se retrouvent pleinement manifestées dans la personne de Christ. On se représente Jésus devant la samaritaine (quel amour !), ou devant Hérode et les soldats (quelle maîtrise de soi !) et devant ses disciples (quelle patience !).

Henri Blocher écrit :

Le fruit (remarquer le singulier) est d’abord l’amour dont Dieu a donné le modèle en Jésus-Christ, amour (d’après les connotations grecques du mot) d’élection et de valorisation, de service et de gratuité. Paul l’exalte au-dessus de tous les dons : il constitue le sine qua non de toute valeur devant Dieu, et la règle de la hiérarchisation des charismes, puis de leur exercice (1 Co 12,31 ss). [Théologie systématique]

Voilà pourquoi ce mot me plaît, et, même si c’est une forme de boutade, j’aimerais bien que nos Églises s’appellent des Églises Évangéliques Karpotiennes !


[1] https://www.lecnef.org/page/445845-ce-qu-ils-croient

[2] Et c’est génial de le faire !

[3] Je trouve Colossiens 2.6–7 utile à cet égard : « Ainsi, comme vous avez reçu le Christ-Jésus, le Seigneur, marchez en lui ; soyez enracinés et fondés en lui, affermis dans la foi d’après les instructions qui vous ont été données, et abondez en actions de grâces. »

Florent Varak

Florent Varak est pasteur, auteur de nombreux livres dont le Manuel du prédicateur, L'Évangile et le citoyen et la ressource d'évangélisation produite en co-édition avec TPSG: La grande histoire. Florent est aussi conférencier, professeur d'homilétique à l'Institut biblique de Genève, enseignant à l'Ecole biblique de Lyon et directeur international du développement des églises évangéliques des Frères (Encompass).

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