Les Expériences de Mort Imminente (EMI/NDE) et la Bible

Pour se rassurer face à la mort, beaucoup lisent les récits inspirants des survivants d’un accident qui affirment être revenus de la mort. Ils racontent ce qu’ils ont vu dans l’au-delà, un périple paisible, instructif et magnifique qui aurait changé leur vie. De tels récits sont-ils fiables ? Doit-on imaginer qu’ils décrivent vraiment l’après mort ?

Alex raconte une histoire des plus touchantes. Enfant, il serait mort dans un accident de voiture. Mais voilà. Il ‘ressuscite’ et revient sur notre pauvre terre pour retrouver les siens, avec tous les soins lourds liés à son accident. II affirme avoir vu Jésus, qui l’a même pris sur les genoux (je connais des grand-mères qui ont versé une larme…). Son histoire fera le tour du monde, en un livre vendu à 46 millions d’exemplaires. Le 14 janvier 2015, Alex Malarkey avouera avoir inventé cette histoire, avec la complicité de son père. Son éditeur, Tyndale House Publisher, sera contraint de retirer ce livre des rayons.

Voilà la version ‘chrétienne’, parmi des dizaines d’autres[1], d’un tourisme paradisiaque associé de rencontres très spirituelles. C’est un genre de littérature très populaire, qui a son pendant dans la société séculière.

Le tunnel obscur et la lumière au bout

Quand j’étais jeune, j’ai dévoré les livres de Raymond Moody, premier auteur à succès s’étant penché sur ces Expériences de Mort Imminente (EMI, Near Death Experience en anglais)[2]. Je reprends là une des descriptions à partir du livre que j’ai écrit sur la réincarnation :

Voici donc un homme qui meurt, et, tandis qu’il atteint le paroxysme de la détresse physique, il entend le médecin constater son décès (…) il se sent emporté avec une grande rapidité à travers un obscur et long tunnel. Après quoi il se retrouve soudain hors de son corps physique, sans quitter toutefois son environnement immédiat ; il aperçoit son propre corps à distance, comme en spectateur (…). Bientôt, d’autres événements se produisent : d’autres êtres s’avancent à sa rencontre, paraissant vouloir lui venir en aide ; il entrevoit les esprits de parents et d’amis décédés avant lui. Et soudain, une entité spirituelle, d’une espèce inconnue, un esprit de chaude tendresse, tout vibrant d’amour, un être de lumière se montre à lui. Cet être fait surgir en lui une interrogation, qui n’est pas verbalement prononcée, et qui le porte à effectuer le bilan de sa vie passée. L’entité la seconde dans cette tâche en lui procurant une vision panoramique, instantanée, de tous les événements qui ont marqué son destin. Le moment vient ensuite où le défunt semble rencontrer une sorte de barrière, ou de frontière, symbolisant l’ultime limite entre sa vie terrestre et la vie à venir. Mais il constate alors qu’il lui faut revenir en arrière, que le temps de mourir n’est pas encore venu pour lui. A cet instant, il résiste, car il est désormais subjugué par le flux des événements de l’après-vie et ne souhaite pas ce retour.[3]

Depuis, des études scientifiques plus fines ont été menées pour décrire avec précision ce phénomène. Adrien Peyrache est neuroscientifique à l’université McGill, au Canada, où il dirige un laboratoire de recherche. Il publie dans La recherche un article intitulé « Expériences de mort imminente : la quête d’une explication rationnelle. »[4] Il rappelle les constantes que l’on retrouve dans ce type d’expériences :

Ces travaux conduits par Helena Cassol, neuropsychologue et doctorante en sciences biomédicales, mettent en évidence 11 composantes : vision d’une lumière, rencontre avec des défunts ou avec un être mystique, hyperlucidité, narration de scènes, sensation d’être dans l’obscurité, expérience de décorporation (Out-of-Body Experience, ou OBE), impression d’être mort, souvenir d’événements de vie passés ou de prémonitions, sensation d’entrer dans l’expérience de mort imminente, retour de l’expérience de mort imminente, perception altérée du temps. [5]

Une expérience fiable ?

Non, de telles expériences ne sont pas fiables dans le sens où elles ne décrivent pas ce qui se passe à la mort. Voilà pourquoi.

Des expériences similaires sont vécues dans d’autres circonstances :

Après avoir été endormi était-ce à l’éther ou au protoxyde d’azote, je ne sais plus le garçon s’était retrouvé comme flottant près du plafond de la chambre ; au-dessous de lui, il se voyait lui-même, immobile, pendant que le praticien, aperçu de dos, se penchait sur son travail. [6]

Il existe d’autres conditions où l’état de la conscience est altéré :

…certaines expériences furent d’ailleurs tentées, qui consistaient à provoquer une expérience métaphysique par une ingestion de LSD, afin d’aider les malades terminaux à transcender leur peur de la mort. Ainsi par exemple, Kast fit une première expérimentation contrôlée en 1966. Du LSD fut administré à quatre-vingts patients souffrant de tumeurs malignes. 90 % des patients en retirèrent une conscience accrue du sens de leur existence, et changèrent radicalement leur approche de la mort (…). Étonnamment, ils observèrent aussi que la condition physique des patients qui avaient vécu ainsi une expérience transcendante s’était améliorée de façon spectaculaire.[7]

Il est vrai qu’à l’approche de la mort, et spécialement de la mort violente, des mécanismes physiologiques sont activés. De telles stimulations pourraient favoriser l’apparition d’expériences semblables à celles décrites plus haut. Les explications psychologiques sont également intéressantes, mais ne semblent pas convaincantes. Louis-Vincent Thomas cite ainsi la position de Dewavrin :

Devant la menace imminente de mort et l’irruption de l’angoisse, « l’inconscient dissocie le corps de la conscience de soi, ce qui procure cette impression de détachement corporel. De même, il dilate le temps et éloigne l’environnement qui semble lointain. C’est une véritable fuite spatio-temporelle qui se produit ; par ce processus, la réalité de la mort est rejetée hors de la conscience. Aux confins de la mort, c’est un message de vie que le sujet va recevoir (…) [8].

Un autre phénomène troublant est la « couleur religieuse » de l’expérience. La mère d’un ami, de famille chrétienne, a vécu cet événement de la mort imminente selon une grille de références chrétiennes. Est-ce à dire, comme le soutient Pierre Vigne, que chacun voit la mort selon sa compréhension ?

…le mort qui reste lucide, qui ouvre ses yeux et ses oreilles, celui-là verra après quelque temps cette lumière devenir une divinité. Et là, il se passe une chose peu compréhensible mais qui prouve que tous les hommes, malgré leurs différences, sont les fils de la nature. En effet, un chrétien verra Jésus-Christ, un Juif apercevra Moïse, un musulman contemplera Mohamed, un Indien découvrira Bouddha, un athée verra Socrate, etc (…). L’important est d’atteindre la lumière qui se trouve sur la montagne secrète (…) peu importe la pente que l’on gravit)[9].

Cette belle « macédoine » religieuse inciterait l’observateur neutre à pencher vers l’hypothèse d’une projection. Les visions de nature spirituelle sont nombreuses et variées. Une femme de mineur d’une soixantaine d’années se mourait d’un cancer excessivement douloureux. En extase, semblant très heureuse, elle dit à l’infirmière dans un état de parfaite lucidité : La Vierge Marie ! Comme elle est belle (10). Si chacun voit ce à quoi il croit, comment peut-on penser être devant le véritable récit de la mort ? Si tous sont revenus, c’est qu’aucun n’était vraiment mort.

Une étude scientifique invalide cette thèse des E.M.I.

Peyrache note déjà que contrairement aux affirmations de la littérature (Moody en tête), il y a près de 20% d’expériences négatives[10]. Il ne faut donc pas déduire que la mort, telle que représentée par ces livres à succès, donne une image globale constante de ceux qui s’en seraient approchés. Il note aussi que pour plusieurs, ces expériences…

…constituent la preuve de l’existence d’une vie après la mort. D’où le titre du best-seller du psychologue et médecin américain Raymond Moody, précurseur des travaux sur les EMI : La vie après la vie (1975). Ce raisonnement ne repose sur rien de sérieux. Par définition, aucun de ceux qui ont rapporté un vécu d’expériences de mort imminente n’a connu la mort. « Tout vient d’une confusion entre les concepts de mort cérébrale, où le cerveau est devenu totalement inactif, et de mort clinique, laquelle se limite à la cessation de la respiration et de la circulation sanguine, laissant ainsi encore une chance de récupération », explique Charlotte Martial. Ainsi, les EMI ne nous permettent-elles pas de tirer la moindre conclusion scientifique au sujet d’un au-delà.[11]

Il conclut l’article par la recension des expériences menées en milieu hospitalier pour tenter de valider l’existence d’une conscience décorporée : 

Dans le cadre d’une recherche multicentrique regroupant 15 hôpitaux britanniques, américains et autrichiens entre juillet 2008 et décembre 2012, des chercheurs ont eu l’idée de dissimuler, à proximité du plafond de blocs opératoires, des images invisibles à un patient couché sur la table d’opération. Que des expérienceurs soient parvenus à faire état de la présence de ces images cachées en hauteur tendrait à prouver que la conscience est probablement dissociable du corps. Mais, pour l’heure, aucun patient n’a rapporté avoir vu ces images, comme le relate l’étude Aware (Awareness during Resuscitation), dirigée par Sam Parnia, de l’université de Southampton. [12]

Et la Bible ?

La Bible rapporte plusieurs cas de ressuscitation,[13] sans que ne soit décrit le ressenti ou l’expérience des individus concernés. Cette sobriété du récit biblique est à mon sens un argument qui plaide en faveur de l’historicité des événements relatés. Nous aurions posé mille questions au sujet de ce qu’il y avait de l’autre côté, nous aurions rapporté la réponse à grand renfort de publicité et d’exagération ! Mais rien de cela. Seul le rapport du fait nous est laissé.

Voici quelques-unes des ressuscitations miraculeuses, spectaculaires, que rapporte la Bible :

  • Trois dans l’AT (le fils de la veuve de Sarepta, 1 Rois 17.17-22 ; le fils de la Sunamite, 2 Rois 4.18-37 ; et l’homme dont le corps touche les os d’Elisée, 2 Rois 13.20-21),
  • Trois dans les Évangiles (la fille de Jaïrus, Marc 5.35-42 ; le fils de la veuve de Naïn, Luc 7.12-15 ; Lazare, Jean 11.38-44)
  • Une dans le livre des Actes (Tabitha, Actes 9.36-41).

Absolument rien ne transparait de leur expérience. L’accent est tout entier placé sur la vie accordée, sur le réconfort des proches, sur la puissance de Dieu, sur la foi en Christ, auteur d’une restauration complète par l’Évangile.

Nous sommes tellement curieux sur l’au-delà ! Mais la Bible ne joue pas sur notre imagination et concentre l’essentiel de notre attention sur « ici et maintenant », avec ici et là quelques brèves descriptions ou anticipations de la vie au-delà du voile (cf. 1 Co 15 ; 2 Co 4-5 ; 12 ; Ap 6…).

Cela doit nous inviter à la plus extrême prudence devant ceux et celles qui mettent en avant des voyages extraordinaires dans l’au-delà. Le monde spirituel n’est pas neutre (2 Co 11.14). La fraude est fréquente, même parmi ceux qui se réclament d’une spiritualité exemplaire.

Ce serait tragique de compter sur les EMI pour affronter la mort, quand elles ne sont que le fruit de l’imagination ou de conditions physiologiques encore non identifiées par la médecine. Mieux vaut considérer la vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ – résurrection qui est l’événement historique le plus attesté de l’antiquité ! À la sœur de Lazare, mort et enterré et qu’il ressuscitera peu de temps après, Jésus dit, pour notre réconfort et notre assurance :

Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? (Jean 11.25–26)


[1] Don Piper, 90 Minutes in Heaven, en est un autre. Un accident de voiture, une ‘mort’ après un accident de voiture, un voyage ‘au paradis’, et plus de 6 millions de livres vendus en 46 langues… bientôt la réalisation d’un film…

[2] Le titre est pudique : puisque tous sont revenus, il est difficile de parler de mort. Mais les livres de Raymond Moody en parlent comme si c’était réellement la mort : La vie après la vie, également Lumières nouvelles sur la vie après la vie, etc. Voir également les ouvrages de Kübler-Ross, Osis et Haraldsson, etc.

[3] R. Moody, La vie après la vie, pp.36-37, citant textuellement son premier ouvrage.On remarque la similitude avec le mythe d’Er que Platon relate dans le dixième livre de La République. Un soldat meurt, visite le pays des morts et revient. Tous les détails observés par Moody sont présents : décorporation, vue d’en haut, vision panoramique et rencontre avec des êtres surnaturels.

[4] Adrien Peyrache, « Expériences de mort imminente : le quête d’une explication rationnelle » La Recherche, N° 540, Octobre 2018, p. 60-64.

[5] Ibid, p. 62.

[6] Préface de P. Misraki, R. Moody, op. cit., p.10.

[7] C. Hardy, L’après-vie à l’épreuve de la science, Paris : Éditions du Rocher, 1986, pp. 48-49.

[8] Dewavrin, Les phénomènes de conscience à l’approche de la mort, in L.-V. Thomas, La mort, « Que sais-je ? », Paris : Presses Universitaires de France, 1988, pp. 59-60.

[9] P. Vigne, La réincarnation, sur les traces des vies antérieures : les preuves de leurs existences, Paris : Éditions de Vecchi, 1988, p. 112 ;

[10] Peyrache, Op. cit., p. 63.

[11] Peyrache, p. 64

[12] Ibid.

[13] À distinguer de la résurrection puisque ces individus sont repassés par la mort. La résurrection, selon la Bible, touchera croyants et non-croyants (Ac 24.15), donnant un corps impérissable dans la présence de Dieu ou dans l’absence de Dieu.

Florent Varak

Florent Varak est pasteur, auteur de plusieurs livres , conférencier, professeur d'homilétique à l'Institut biblique de Genève, enseignant à l'Ecole biblique de Lyon et nouveau directeur international du développement des églises évangéliques des Frères (Encompass).

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