L’étrange double guérison d’un aveugle (Marc 8)

Cet article explore les dimensions d’une étrange histoire de guérison, dont l’interprétation a parfois été hasardeuse.

L’Évangile de Marc raconte cette étrange histoire de guérison. L’individu concerné était un aveugle, comme il y en avait beaucoup dans ces contrées. La cécité était fréquente, que ce soit par la présence de parasites dans l’eau (onchocercose) ou de bactéries (trachome), à cause d’une cataracte (opacification de l’œil), d’un glaucome (atteinte du nerf optique), de déficience en vitamine A, ou d’accidents… Une condition qui touchait tellement de gens que la Loi apportait un secours résolu à ceux qui en étaient atteints (Lv 19.14 ; Dt 27.18).

C’est l’une des deux histoires de guérison que l’on ne trouve qu’en Marc (7.32-37 pour la première).[1] Elle est vraiment atypique à plusieurs titres. Jugez-en plutôt, en Marc 8 :

22 Ils se rendirent à Bethsaïda ; on lui amena un aveugle, et on le supplia de le toucher. 23 Il prit l’aveugle par la main et le conduisit hors du village ; puis il lui mit de la salive sur les yeux, lui imposa les mains et lui demanda : Vois-tu quelque chose ? 24 Il ouvrit les yeux et dit : Je vois des hommes, mais comme des arbres, et ils marchent. 25 Jésus lui mit de nouveau les mains sur les yeux ; et, quand l’aveugle regarda fixement, il était rétabli et voyait tout distinctement. 26 Alors Jésus le renvoya dans sa maison, en disant : Ne rentre pas au village.

Cette guérison se démarque des autres (1) par le fait que Jésus éloigne l’aveugle de la foule ; (2) par la salive associée à l’imposition des mains ; (3) par la seconde imposition des mains sur le malade ; (4) par l’imperfection, apparente, du geste de Jésus. 

Ces bizarreries méritent notre attention.

Un clin d’œil pour l’ère médicale ?

Les progrès de la médecine ophtalmologique ont permis à certains de voir à un âge mûr pour la première fois. Ce qu’ils décrivent est assez similaire à ce que nous relate l’évangéliste. Marc Jeannerod, médecin et neurophysiologiste, décrit ce phénomène parmi les aveugles-nés, opérés avec succès :

Cet échec des premiers jours, décevant bien que prévisible, est rapporté également dans l’ensemble de la littérature, et en particulier dans les observations les plus récentes (voir plus loin). L’absence de « résultat » de l’intervention chirurgicale avant plusieurs semaines entraîne souvent une dépression réactionnelle (Von Senden, 1960 ; Gregory et Wallace, 1963 ; Ackroyd et al., 1974). Ce fait n’est cependant pas mentionné dans les observations rapportées ici.

L’explication qui prévaut dans ces observations, est que de tels sujets doivent « apprendre à voir ». « La vision n’est d’aucune utilité pour qui n’a jamais vu » (Vurpas et Eggli), c’est une vision « ignorante » (Moreau). […]

Deux ans après, le sujet est réexaminé dans son milieu familial. Il ne peut reconnaître son médecin, avec qui il a pourtant vécu pendant quinze mois. Il ne peut identifier un cube, ni en désigner un angle, mais peut identifier des cercles colorés. Les objets usuels sont identifiés : brosse, ciseaux, pipe, montre, pièces de monnaie. Le sujet ne peut reconnaître des photographies d’animaux, ni des cartes à jouer, ni aucune des lettres de l’alphabet.

Dix ans après, soit à l’âge de 19 ans (Rubin, 1927), le sujet est hospitalisé de nouveau, pour un bilan de ses capacités visuelles. L’impression générale est celle d’une perte massive de la capacité de discrimination, par rapport aux résultats obtenus au cours de la première année postopératoire. Seuls sont identifiés quelques objets usuels : verre, fourchette, cuiller. Les objets circulaires, même placés à une distance de quelques mètres provoquent la réponse « c’est rond », sans que l’objet (orange, balle, etc.) soit pour autant reconnu. Les formes carrées ne sont pas reconnues. Les couleurs sont correctement nommées, et la réponse par la couleur est le plus souvent la seule obtenue dans une tâche d’identification d’objet (lettres, cartes à jouer, formes géométriques). Enfin, le sujet ne peut reconnaître aucun visage, même ceux de ses frères et sœurs, qu’il voit quotidiennement[2].

Lorsqu’une personne née aveugle voit pour la première fois, son cerveau n’est pas capable d’interpréter les informations que lui transmettent le nerf optique. Comme dans la situation de Marc 8. Jésus aurait donc réalisé deux guérisons cliniques, en l’espace de quelques minutes. Celle de la vue. Puis celle, neurologique, de la compréhension de ce qui était vu.

Une telle interprétation est évidemment bien anachronique ! Je doute que ce soit la raison qui ait conduit l’Esprit saint à inspirer cette histoire. Mais peut-être que nous avons un privilège particulier, en notre siècle, d’observer la pertinence historique et médicale de l’événement.

Une guérison progressive ?

C’est souvent évoqué comme tel dans certains cercles. Notamment pour justifier une pratique de la guérison par amélioration progressive. Ainsi, Gaston Ramsayer écrit :

Si la Bible parle principalement de guérisons instantanées, elle parle aussi de guérisons progressives (par exemple celle de cet aveugle qui vit d’abord des hommes comme des arbres, puis qui vit tout distinctement, cf. Mc 8.22-26).

Les guérisons instantanées relèvent du don d’opérer des miracles tandis que les autres guérisons relèvent des dons de guérisons.[3]

Il est difficile de parler de guérison progressive lorsqu’une personne est rétablie en quelques minutes par deux gestes consécutifs. Aucune amélioration progressive n’est à relever dans ce passage. Les guérisons de Jésus et des apôtres sont autrement plus radicales[4].

Une guérison pédagogique ?

C’est la piste la plus probable. Plusieurs leçons sont à retenir, en lien avec les « bizarreries » remarquées plus haut.

  1. Jésus fait preuve de compassion à l’égard de l’aveugle en l’éloignant de la foule. Il l’éloigne d’un environnement toxique et incrédule où il aurait pu être humilié. Un mouvement similaire à cette autre guérison du sourd-muet (7.31-37).
  2. Jésus résiste à tout enfermement dans ses moyens de guérison. L’utilisation de la salive et l’imposition des mains sont uniques. Aucune technique n’est à discerner. Parfois Jésus « dicte » la guérison (Mt 8.3), parfois il impose les mains (Mc 6.5), parfois elle lui « échappe » comme dans le cas de cette femme qui touche son vêtement (5.27).
  3. Jésus purifie tout ce qu’il touche. L’imposition des mains, fréquente chez Marc[5], apporte la guérison. Cette belle image reflète bien le salut : Jésus « transfère » (symboliquement) sa pureté. Des hommes injustes reçoivent, par la foi, la justice de Christ.
  4. Jésus montre qu’on peut voir sans comprendre. Il est possible de profiter de la bonté de Dieu, sans considérer le Dieu de cette bonté. Cette guérison est une illustration puissante que l’on peut goûter Dieu, naturellement ou miraculeusement, sans regarder au besoin plus fondamental d’une illumination intérieure. C’est la leçon principale.

Ce qui précède la guérison renvoie l’image de disciples totalement désorientés. Jésus leur adresse 7 questions (8.17-21) dont la dernière pointe explicitement leur incompréhension : « Ne comprenez-vous pas encore ? » (8.21). Une confusion qui ne fera que croître (cf. 8.29s) jusqu’à la résurrection de Jésus.

Le récit continue : « Jésus s’en alla, avec ses disciples dans les villages de Césarée de Philippe, et en chemin, il leur posa cette question : Les gens, qui disent-ils que je suis ? » (8.27). Une interpellation tout aussi vive aujourd’hui.


[1] John F. MacArthur Jr., Marc 1–8, Commentaires MacArthur sur le Nouveau Testament (Trois-Rivières (Québec): Publications Chrétiennes, 2015), 451

[2] Marc Jeannerod « Déficit visuel persistant chez les aveugles-nés opérés. Données cliniques et expérimentales », L’année psychologique, 1975, p 172, 176. 

[3] Gaston Ramseyer, Flashes sur la prière charismatique, (Nîmes : Aller plus loin, 1989), p. 70.

[4] Notez la fréquence de l’expression « aussitôt », ou encore « immédiatement » dans les guérisons de Christ ou des apôtres : Mt 8.3 ; Mt 20.34 ; Mt 21.19-21 ; Mc 1.31 ; Mc 2.12 ; Mc 5.29 ; Mc 5.42 ; Mc 7.35 ; Mc 10.52 ; Lc 1.64 ; Lc 4.39 ; Lc 5.13 ; Lc 5.25 ; Lc 8.44-47 ; Lc 8.55 ; Lc 13.13 ; Lc 18.43 ; Jn 5.9 ; Jn 9.18 ; Jn 9.34 ; Ac 3.7 ; Ac 5.10 ; Ac 9.18 ; Ac 13.11 ; Ac 16.26.

[5] « Parfois l’infirme ou le malade cherche à toucher Jésus (3.10, 5.27-31 ; 6.56), et dans d’autres Jésus étend une main guérissante pour les toucher (1.41, 7.33, 8.22). Parfois la guérison s’accompagne d’une imposition des mains (5.23, 7.32, 8.23, 25) ou les mains des disciples (6.5 ; 16.18). La seule occasion de l’imposition des mains comme bénédiction est la bénédiction des enfants en 10.13. » James R. Edwards, The Gospel according to Mark, The Pillar New Testament Commentary (Grand Rapids, MI; Leicester, England: Eerdmans; Apollos, 2002), p. 243.

Florent Varak

Florent Varak est pasteur, auteur de plusieurs livres , conférencier, professeur d'homilétique à l'Institut biblique de Genève, enseignant à l'Ecole biblique de Lyon et nouveau directeur international du développement des églises évangéliques des Frères (Encompass).

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