Mon âme, quand tu vieilliras

J’ai demandé à un responsable d’Église plus âgé (je veux dire plus mûr !) quel était le danger des leaders vieillissants. Il m’a répondu sans hésiter : « Le cynisme ». J’ai commencé à prier que Dieu m’en garde.

Je t’écris, mon âme, alors qu’il te reste encore quelques forces en réserve, et que l’aube de la vieillesse pointe à l’horizon. A vrai dire, je te souhaite de bien vieillir. Pour t’aider, plus tard, lorsque tu seras tenté de sombrer dans les travers de cet âge, j’aimerais que tu me relises. Que tu te relises. Préserve l’influence la plus majestueuse qui sied à cette saison : celle de l’expérience et de l’amour, qui fleurissent lorsqu’ils sont détachés de l’ambition.

Méfie-toi de cette impulsion mortelle qui voudrait te faire reprendre le contrôle des choses. Il y a un temps pour diriger et il y a le temps de l’influence. Ce temps-là peut s’avérer plus fructueux que celles pendant lesquelles tu courais : des mains ouvertes, éloignées des manettes.

Ceux qui vieillissent bien offrent un spectacle magistral et magnétique. Ils manifestent une maturité humaine et spirituelle qui dégage sérénité et sagesse. Tu dois être proprement effrayée d’en voir certains qui, sans même le percevoir, prennent des sentiers dont les spectateurs sont unanimes à y voir le ridicule, l’arrogance, ou l’amertume cynique.

Mon âme, quand tu vieilliras… reviens sur ce billet, et souviens-toi.

Ne te focalise pas sur les manières de faire des plus jeunes. Certes, elles peuvent paraitre indignes, ou inappropriées, ou immatures. Comme les tiennes en leur temps. Souviens-toi que la croissance de la plante dépend de son environnement. Le sol d’hier n’est plus le même que celui d’aujourd’hui. C’est le cœur qu’il faut préserver, et accompagner. C’est lui qui compte véritablement. Abstiens-toi donc de juger ou de critiquer l’enveloppe, elle n’est que l’interface de cette vitalité intérieure, qui, elle, est à préserver et à développer.

Mon âme, quand tu vieilliras, pose des questions.  Intéresse-toi à tous ceux qui t’entourent, à leurs peurs, leurs joies, leurs succès, leurs échecs. Investis ton cœur, tes pensées, ta prière, ta réflexion pour les comprendre. L’accueil du vieux est précieux en ce qu’il est discret et désintéressé. Ne sois pas prompt à raconter tes histoires, ressassées comme un musée qui n’en finit pas d’ennuyer. Dans ce face à face désarmant, quand le cœur de l’autre s’est livré et que l’Esprit souffle son intuition, tu pourras, peut-être, servir de miroir pour aider ton frère à lever les yeux vers le ciel, et avancer encore. Commence, mon âme, ce chemin d’écoute. Parle moins. Souris beaucoup. Aime de la part de celui qui t’a aimé et qui t’a écouté avec tellement de patience imméritée.

Mon âme, quand tu vieilliras, ne jalouse pas. La forêt a ses chênes, ses champignons et ses lauriers. La diversité de la création fait écho à la diversité des services et des fruits. Dieu trace nos vies avec la dextérité du peintre, dont la poésie ne sera perceptible qu’aux jours d’éternité. Si tu jalouses, tu dis à Dieu ton mécontentement de son œuvre. Si tu jalouses, tu reprends l’ascendant sur tes frères. Tu lances la génération suivante sur ce même chemin. Encourage. Dis du bien. Réjouis-toi du succès d’autrui.

A ce sujet, garde des comptes courts. Pardonne vite et profondément à tous ceux qui t’ont mis des bâtons dans les roues. Parfois sans le savoir. Discipline-toi, quand tu évoques les troubles passés, pour rappeler à ton âme que de tout cœur, tu as couvert ce mal. Leur mal. Toi aussi, tu es tellement redevable de la bienveillance des autres. Mon âme, laisse à Jésus la dette du prochain. Lui saura la gérer, mieux que toi. Donne l’exemple de la liberté du pardon. Plus besoin de râler. Le levain du contentement et de l’amour abondant doit repeindre tous les recoins de ton âme.

Mon âme, quand tu vieilliras, ne cherche pas forcément un sursis de vie si la maladie frappe.  Un sursis de misère, en vérité, face à la lumière à venir. La supplique des sauvés surprend. Quinze années de plus n’ont pas généré de gain enviable chez ton prédécesseur. Tu ne sais pas si de tels prolongements seront à la gloire du Seigneur de la vie. Il te prépare une place tellement plus glorieuse.

Mon âme, un dernier mot. Tu es maintenant proche de la gloire. Tu as tenu le cap, toutes ces décennies. Ne jette pas l’opprobre sur ton chemin, sur ta famille, ton Église, et tes amis, en te laissant aller à l’idée que tu peux maintenant te permettre un écart. Hier comme aujourd’hui, l’écart engendre la mort. Le vomi d’un vieux a la même odeur que celui d’un jeune. Mon âme, garde le cap jusqu’à la fin. Tu y es presque. N’entends-tu pas le Père se préparer à te dire « Bien, bon et fidèle serviteur, entre dans la joie de ton maître… » ?

Florent Varak

Florent Varak est pasteur, auteur de plusieurs livres , conférencier, professeur d'homilétique à l'Institut biblique de Genève, enseignant à l'Ecole biblique de Lyon et nouveau directeur international du développement des églises évangéliques des Frères (Encompass).

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