Jusqu’où va la grâce? L’aumônier des criminels nazis raconte

Henry Gerecke était aumônier militaire de l’armée américaine. Il a été assigné auprès des prisonniers nazis d’origine protestante jugés à Nuremberg. Son témoignage est surprenant et rappelle que la grâce peut toucher même les pires êtres humains. Une histoire qui rappelle le livre de Jonas…

Le témoignage de Henry Gerecke est sidérant. Ce pasteur luthérien a dû se rendre à Nuremberg en novembre 1945 pour assurer avec humanité le service que les prisonniers nazis avaient refusé à leurs victimes. Gerecke a accompagné la quinzaine d’accusés d’origine protestante. C’est le prêtre Sixtus O’Connor qui s’est chargé des six détenus catholiques. 

Henry F. Gerecke est né en Août 1893 à Gordonville dans le Missouri, d’une famille d’origine allemande, lui donnant le privilège d’être totalement bilingue. Luthérienne, la famille lit la Bible et enseigne la foi en Dieu. Après des études de théologie, Gerecke s’est retrouvé aumônier, révélant un don d’évangéliste et de berger. 

Aumônier de guerre

Le 17 août 1943, Gerecke rejoint la Faculté de Harvard avec 252 autres pasteurs protestants afin de pouvoir exercer leur ministère sur le front. Il est le témoin horrifié des souffrances de la guerre. Ses deux fils ont été blessés au combat. Mais l’horreur atteint son comble lorsqu’il visite le camp d’extermination de Dachau, en juin 1945: « Ma main était souillée du sang humain qui suintait des murs. » Il n’a qu’une hâte, laisser la barbarie de ce continent et rentrer chez lui.

Voici comment il raconte sa convocation au poste d’aumônier des prisonniers de guerre nazis: 

Début novembre 1945, Gerecke est convoqué dans le bureau de son commandant, le colonel James Sullivan. Âgé de 52 ans, Gerecke avait été affecté au 6 850e détachement de sécurité intérieure à Nuremberg. Sa mission consistait à servir de conseiller spirituel et d’aumônier aux principaux criminels de guerre nazis qui y étaient jugés. Sullivan a déclaré qu’il s’agissait de la mission la plus impopulaire qui soit. Il a dit à Gerecke qu’il n’était pas obligé d’y aller. Il l’encourage à utiliser son âge comme une raison pour rejoindre les réservistes inactifs d’Amérique. Gerecke a écrit: « J’ai failli rentrer chez moi. [Son dégoût pour les dirigeants nazis, sa lassitude de la guerre, son mal du pays, tout cela rendait la mission pas du tout attrayante pour lui. Mais, en pasteur chrétien qu’il était, il a prié pour être guidé]. Peu à peu, les hommes de Nuremberg sont devenus pour moi des âmes perdues que l’on me demandait d’aider. »1 Après quelques jours, il a fait part de sa décision au colonel Sullivan: « Je vais y aller. »

– Robert Rayburn, « Some Fascinating History »

Il était temps de rendre visite aux prisonniers. On rapporte qu’il dira plus tard: 

« J’avais terriblement peur. Il n’y avait rien d’effrayant au sens physique du terme, car les prisonniers, autrefois tout-puissants, étaient désormais sans défense. » C’est la nature de leurs crimes, leur lien avec les profondeurs absolues du mal, qui a fait frémir Gerecke.

– Robert Rayburn, « Some Fascinating History »

Il est entré dans chacune des cellules de ces personnages extraordinairement sombres de l’histoire humaine: 

  • Hermann Göring, haut responsable du parti nazi et du gouvernement du Troisième Reich 
  • Fritz Sauckel, leader syndical nazi 
  • Albert Speer, ministre de l’armement et de la production de guerre
  • Hans Fritzsche, un propagandiste nazi
  • Baldur von Schirach, Reichsleiter pour l’éducation des jeunes et responsable de la jeunesse hitlérienne.
  • Joachim von Ribbentrop, ministre des affaires étrangères, 
  • Wilhelm Keitel, maréchal de la Wehrmacht
  • Rudolf Hess, personnalité majeure du Troisième Reich
  • Erich Raeder, commandant de la marine 
  • Wilhelm Frick, haut dignitaire du parti Nazi et ministre de l’intérieur. 

Il est remarquable de lire la consécration de ce pasteur des âmes, de sa compréhension profonde de la grâce. Une grâce fermement ancrée dans la repentance, qui le conduira à refuser d’accorder à Göring le repas du Seigneur, juste avant qu’il ne se suicide: 

« Je ne peux pas vous donner la Cène parce que vous reniez le Christ qui a institué ce sacrement… Vous n’avez pas la foi en Christ et ne l’avez pas accepté comme votre Sauveur. Par conséquent, vous n’êtes pas un chrétien et, en tant que pasteur chrétien, je ne peux pas communier avec vous. » Göring a répondu en disant: « Je vais tenter ma chance. »

– Robert Rayburn, « Some Fascinating History »

Un endurcissement jusqu’à la mort…

Mais Gerecke évoque aussi la remise en question de certains d’entre eux. À titre d’exemple, Ribbentrop, ministre nazi des affaires étrangères, a gravi les treize marches le menant à la potence en confessant: « Je place toute ma confiance dans l’Agneau qui a expié mes péchés. Que Dieu ait pitié de mon âme. » Avant qu’on lui place la cagoule sur le visage, il se tourne vers Gerecke et dit: « Je vous reverrai. »

Une épouse dévouée

Au printemps 1946, les prisonniers craignent que Gerecke soit démobilisé. Ils écrivent une lettre à son épouse pour lui demander de consentir au sacrifice d’un service plus long. La lettre est signée de tous les prisonniers de Nuremberg! Sa femme répondra vaillamment à son mari: « Ils ont besoin de toi. »

Quelle ironie de l’histoire que ces hommes les plus puissants et les plus maléfiques d’un moment soient devenus dépendants, pour leur bien-être spirituel, de la décision d’une épouse! L’épouse de Gerecke a su mettre les intérêts de l’Évangile au-dessus de sa solitude, ou de ses besoins familiaux.

Gerecke rapporte ses entretiens

Gerecke a lui-même consigné par écrit le récit de ses rencontres dans son rapport de mission2. Mais j’ai eu la chance d’accéder aux enregistrements où il évoque son parcours lors d’une réunion d’Église. Je me suis empressé de sauvegarder les mp3. Je les propose ici, par souci de préservation, et parce qu’ils représentent avec force la puissance condamnatrice et salvatrice de l’Évangile. Si vous parlez suffisamment bien l’anglais, et si vous aimez l’histoire, vous apprécierez ce témoignage exceptionnel. 

  1. Récit de son incorporation 
  2. Rencontre avec le colonel
  3. Rencontre avec Ribbentrop
  4. Rencontre avec Hess
  5. Rencontre avec Raeder
  6. Rencontre avec VonShirach
  7. Rencontre avec Frick
  8. Rencontre avec Goering
  9. La marche vers la mort
  10. La responsabilité civile
  11. Les exécutés

NB: Si un anglophone voulait consigner ces témoignages par écrit, je serais heureux de les traduire. Prenez contact avec contact@toutpoursagloire.com pour vous porter volontaire!

La relation à Jonas?

Le livre de Jonas s’ouvre sur cette situation improbable: 

1 La parole du SEIGNEUR parvint à Jonas, fils d’Amittaï: 2 Lève-toi, va à Ninive, la grande ville, et fais une proclamation contre elle, car le mal qu’elle a fait est monté jusqu’à moi. 3 Alors Jonas voulut s’enfuir à Tarsis pour échapper au SEIGNEUR. Il descendit à Jaffa et trouva un bateau qui allait à Tarsis; il paya le prix du transport et embarqua avec l’équipage pour aller à Tarsis et échapper ainsi au SEIGNEUR. 

– Jon 1.1-3

Pourquoi Jonas désobéit-il au Seigneur? Ninive, capitale de l’Assyrie, est la Berlin des années de guerre. C’est la capitale d’un royaume cruel et violent. Jonas refuse de parler aux assyriens car ce sont des criminels indignes du pardon de Dieu. Jonas est un nationaliste qui veut que ses ennemis payent pour leurs crimes. Mais voilà. La grâce de Dieu touche même les hommes les plus mauvais. Et heureusement. Sinon, je ne pourrais pas écrire ces lignes.


1 Le récit de la conversation avec Sullivan peut être écouté dans ses propres mots en téléchargeant la conférence sur le site web de l’église luthérienne St. John, Chester, Illinois, USA (www.stjohnchester.com/).
2 My Assignment with the International Military Tribunal at Nürnberg, Germany, 13 mai 1947. Disponible à Concordia Historical Institute, St. Louis, MO, archives officielles de l’Église luthérienne – Synode du Missouri.


Pour aller plus loin:

Florent Varak

Florent Varak est pasteur, auteur de nombreux livres dont le Manuel du prédicateur, L'Évangile et le citoyen et la ressource d'évangélisation produite en co-édition avec TPSG: La grande histoire de la Bible. Florent est aussi conférencier, et professeur d'homilétique à l'Institut biblique de Genève. Il est le directeur international du développement des Églises au sein de la mission Encompass liée aux églises Charis France. Il est marié avec Lori et ont trois enfants adultes et mariés ainsi que quatre petits-enfants.

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